
Chapitre IV :
La Yaga
Au-delà des cimes, Blanche-Lune luisait.
Slalomant entre les gouttes,
ses pas feutrés brisaient tous les sarments qu’ils croisaient.
Le sol de la forêt en était recouvert,
ce bien qu’aucune tempête n’ait bousculé les arbres récemment.
L’énorme tâche blanche au milieu du ciel débordait d’une aura jaunâtre,
mais elle était son seul phare au cœur du néant.
Devka était en retard. Elle ne le savait que trop bien.
Elle n’aurait jamais pensé que retrouver l’Isba de sa grand-mère
puisse être aussi compliqué.
Elle n’avait arpenté le chemin qu’en plein jour,
aussi s’était-elle persuadée qu’elle parviendrait à la mansarde
avant le coucher du soleil.
Mais, seule dans les bois,
tous les sentiers se ressemblaient.
La pauvre Vieille doit m’attendre pétrie d’inquiétude…
Pensa-t-elle.
Seul l’écho de ses soupirs lui répondit.
Alors elle ferma les yeux pour l’aider à se remémorer le chemin.
Lorsqu’elle les rouvrit,
le temps de réadapter sa vue à la pénombre,
elle aperçut une lueur orangée mouvant subtilement au loin.
Enfin.
Quelques pas plus tard,
elle parvenait devant la maisonnée délabrée.
On l’avait prévenue que sa grand-mère refusait de rejoindre le village,
bien qu’elle ne s’en sortait plus seule.
Mais elle n’imaginait pas qu’il était possible de survivre de façon si austère.
Les quelques marches du perron étaient gorgées d’humidité
et de champignons grisailleux,
décorées de part et d’autre de rosiers bleu-noir desséchés par les années,
les lattes de bois des murs s’effondraient sous le poids de leur âge,
le toit, quasiment plat,
aux tuiles écrasées par des plumes et des branchages,
peinait à évacuer l’eau de pluie qui en tombait par intermittence en rideau,
aucune fenêtre n’ornait plus la façade toute de bois couverte,
et la porte elle-même laissait fuir par ses trop nombreuses fissures
la lueur tremblotante d’un feu de cheminée prêt à mourir de lui-même.
Devka monta les marches avec délicatesse,
prenant garde de n’en briser aucune sous son poids.
Alors elle toqua.
Le craquement sec du bois à son contact
lui donna l’impression que sa main pourrait passer au travers de la porte
à n’importe quel moment.
Elle n’attendit pas la réponse de sa grand-mère et entra.
‘Finalement te voilà, Devka. T’es-tu perdue ?’
Chevrota la vieille, avachie dans la seule chaise,
un plaid rouge-sale sur les genoux.
Devka aurait voulu enjoliver la réalité
pour ne pas paraitre incapable aux yeux de sa grand-mère,
mais quelque chose dans le ton de sa voix
fit courir un frisson le long de son dos.
‘Désolée, Baba, les ombres de la nuit m’ont surprise dans le bois…’
– Ta mère a connu ça elle aussi,
lorsqu’elle est venue m’aider au même âge que le tien.
Mais elle n’était pas prête. Et moi non plus…’
La vieille prend appui sur le linteau de la cheminée pour se lever,
et manque tomber à la renverse.
Devka se précipite pour la rattraper.
Lorsque leurs mains entrent en contact sur la pierre tiède,
les flammes du foyer redoublent alors de fureur et, dans la lueur revigorée,
Devka croit voir du soulagement dans les yeux de sa Baba.
La vieille se rassied lentement, épaulée par Devka,
puis son regard embué se perd dans les flammes.
‘Quand tout s’éteindra, c’est que je m’éteindrai.
Alors la maison sera tienne… L’Isba sera toi…’
Interdite, Devka recule très légèrement,
et ouvre la bouche pour demander des explications,
mais Baba reprend son monologue.
‘Aucune question. Je n’ai plus le temps d’y répondre.
Notre sang ne demande rien, il prend.
Pour nous, tout doit être clair.
Chaque question amène une réponse.
Chaque réponse nous rapproche de notre fin.
Et la mienne est déjà là, nul besoin de la tirer encore à moi.’
Devka referme la bouche, puis regarde autour d’elle,
cherchant un endroit où s’asseoir.
A part un gros coffre de bois dégueulant d’objets foutraques,
elle ne trouve rien,
étonnamment, pas même un lit.
‘C’est le Coffre aux Cadeaux.
Je ne l’ai pas ouvert depuis si longtemps…
Va donc mettre le nez dedans, et trie à ta guise.
Surtout, n’oublie pas de respirer.’
La vieille ne quittait plus le feu des yeux,
le regard perdu dans un néant insondable,
ses lèvres bougeant à peine à chacune de ses paroles.
A chaque objet qu’une Devka abasourdie sortait du coffre,
la Baba n’exprimait qu’un mot.
‘Inutile…
Mort…
Oublié…’
Et à chaque mot, l’objet tombait en lambeaux.
Lorsque la vieille ne disait rien, Devka le replaçait dans le coffre.
A la fin, elle put le refermer aisément,
la majorité des cadeaux étant retournée à la poussière,
une poussière à l’odeur de regrets.
Les mains encore sur le coffre, Devka s’adressa à la vieille :
‘Je suis surprise que tu aies conservé toutes ces vieilleries si longtemps.
– J’ai régné sur ces bois pendant tellement de lunes
que j’en ai perdu le compte.
Mais le monde m’a noyée dans son flux,
il a évolué plus vite que moi.
– J’imagine que ce n’étaient pas des ‘cadeaux’ de la famille.
– Des offrandes de héros. Mais ceux d’antan ont disparu.
Leurs souvenirs ne sont plus, tout comme mes rites.
Les cadeaux qui restent sont ceux des familles
qui me sont encore redevables.
Si tu pouvais me donner un coup de main dans le jardin…’
La vieille se redressa plus aisément que lorsqu’elle faillit vaciller.
Elle décrocha la canne qui reposait sur le dossier de sa chaise
pour s’aider à déambuler de sa seule jambe jusqu’à la porte.
Devka n’avait pas vu cette canne qui lui sembla venir d’apparaître.
Mais depuis que le foyer s’était ravivé, elle voyait la maison différemment,
tout lui semblait briller d’une étrange lueur un peu floue.
Elle suivit sa Baba jusque sur le perron,
et cette dernière s’affala dans un fauteuil à bascule qui,
dans les souvenirs de la jeune femme,
n’était pas là à son arrivée.
‘Tout cycle prend fin, puis recommence.
Telle est la voie de l’existence.
J’étais si fière de mes Roses Bleues,
elles étaient mon cadeau préféré,
et tout le monde le savait.
Mais maintenant les rosiers sont morts,
alors les gens ne viennent plus.
Je n’en ai ni la force, ni le courage,
mais je pense qu’il est temps de se débarrasser de tout ça.
– Et j’imagine que c’est à moi de le faire…
– Si tu vois quelqu’un d’autre, n’hésite pas à lui faire signe.
Et n’oublie pas de respirer.’
Echappa la Baba dans un demi-sourire.
Une bêche à moitié pourrie par les siècles
reposait sous les marches du perron.
Devka la prit en main et laboura la terre du jardin,
arrachant et jetant herbes envahissantes et plantes mortes
et prenant garde de ne pas briser sa seule arme contre la nature.
Si l’espoir avait eu un parfum, le jardin aurait eu son odeur.
Une fois son travail terminé,
Devka se posta en haut du perron pour jauger son œuvre.
Elle n’était pas peu fière d’avoir rafraîchit le jardin toute seule,
Et le soleil inondait le jardin de satisfaction céleste
tout en séchant la rosée qui ornait le perron.
Le soleil ?
Déjà ?
‘C’est un joli travail ma petite.
Et maintenant qu’on y voit mieux,
il serait peut-être temps de couper les griffes de Cocotte.
– Les griffes de… Hein ?
– Laisse la bêche ici,
redescends dans le jardin…’
Devka s’exécuta. Chaque phrase de sa Baba lui semblait un ordre.
‘Et surtout, n’oublie pas de respirer.’
Tandis que Devka la regardait ahurie,
la vieille, les yeux fermés,
se mit à marmonner des mots inintelligibles.
Puis elle posa un baiser sur le bout de ses doigts,
et, avec, caressa la rambarde à son coté.
Alors la terre trembla sous les pieds de la jeune femme.
Un écho sourd, bruissant, vibra le long de ses jambes.
Elle crut en perdre l’équilibre.
Dans un déluge de terre et de bois mort,
la maison sortit du sol et se tenait maintenant devant elle,
perchée sur deux gigantesques pattes de volatiles.
Là-haut, sur son fauteuil à bascule,
bercée par les soubresauts de la maison qui s’ébrouait,
scrutant les yeux écarquillés de Devka,
la Baba souriait.
‘Depuis le temps qu’elle se repose,
ses griffes ont dû grandir mais être ramollies par la terre.
Il doit y avoir un gros sécateur quelque-part en bas,
n’hésite pas à y aller franchement,
il y a peu de chances que tu lui fasses mal.
– Baba,
on est d’accord que je ne suis pas en train de rêver,
endormie quelque part au cœur de la forêt ?
– Pas de question, pas le temps.
Coupe !’
Devka avait eu un chat, il y a des années de ça,
et le félin refusait obstinément de se laisser faire
lorsqu’elle essayait de lui couper les griffes.
A chaque fois elle devait faire preuve de souplesse et de réactivité
pour parvenir à esquiver ses pattes de démon jetées à foison dans les airs.
Mais le chat en question était d’une taille normale,
là elle ne se sentait même pas capable d’esquiver l’un des doigt,
qui dans ce cas l’écraserait probablement complètement.
Elle aperçut enfin le ‘gros sécateur’,
qui ressemblait plutôt à deux grosses machettes
fixées l’une à l’autre par un câble de cuivre,
le prit en main et se dirigea vers la première griffe des six à couper,
réalisant en cours de trajet,
qu’il était peut-être temps d’obéir à sa baba
et de penser à respirer.
Les pattes de l’Isba avaient un parfum de résilience.
Finalement, ça n’avait pas été si difficile,
les griffes avaient été tellement ramollies
d’être restées si longtemps dans l’humidité de la terre,
qu’elle aurait peut-être pu les couper à la main.
Peut-être.
‘Recule un peu, Devka,
il me reste une dernière chose à t’apprendre,
la plus importante,
et ce sera à l’intérieur.’
Même si la jeune femme n’avait pas bougé,
le souffle de l’Isba reprenant brusquement sa place dans le sol
l’aurait envoyée suffisamment loin pour qu’elle ne craigne rien.
‘Qu’est-ce qu’on fait des griffes, Baba ?’
La vieille regarda fixement Devka,
la bouche pincée et le visage froid.
‘Ha oui, pas de question, pas le temps.
– Cela fait trois questions,
il va falloir se dépêcher.
De plus celle-ci était inutile.’
Lorsque la porte se referma derrière Devka,
la noirceur de son arrivée avait repris ses droits
et la vieille soufflait lourdement à chaque pas.
‘Attends ici, je vais raviver le feu
avant que tu ne manques retomber.
– Tu le raviveras en temps et en heure,
pour l’instant laisse-le se nourrir de ses propres cendres.
Il te faut encore nettoyer la Chambre des Garçons,
pour comprendre.
Et surtout…
– Je n’oublierai pas de respirer.’
Du coin de l’œil,
perdu dans les ombres,
Noire…
Devka reconnu l’encadrement d’une porte,
juste à coté du foyer.
Une porte qu’elle n’avait jamais vue mais qui,
Interdite…
le savait-elle du plus profond de son être,
avait toujours été là.
Devka ouvrit la porte,
qui laissa s’échapper un nuage de poussières à l’odeur âcre de fumée.
Le temps de permettre à ses yeux de s’adapter
à la noirceur totale inondant la pièce,
elle se retourna pour voir dans l’encadrement
la silhouette tremblotante de sa Baba,
dont l’ombre s’allongeait lentement sur le sol gris de la chambre.
Gris…
Alors j’y vois assez.
La pièce était austère,
plus encore que l’Isba vue de l’extérieur,
car elle l’était par froideur,
de température et d’ambiance.
Sous l’excessive couche de poussière se découpaient les contours d’un lit,
simple dalle de cuivre glacé sous les doigts de Devka,
et…
C’est tout ?
Sans attendre une demande de sa Baba,
Devka décrocha le balai qui reposai sur le mur,
près de la cheminée,
et se mit à nettoyer le sol de la chambre.
Quelques minutes plus tard, la pièce était
Rutilante.
rutilante.
Rutilante.
Devka découvrit que toute la chambre était faite de cuivre,
du sol aux murs, chaque pan aussi froid que le précédent,
comme si le foyer adjacent n’avait pas été capable
de réchauffer la pièce depuis des siècles.
Mais, dans l’air,
toujours cette âcre odeur de fumée.
‘C’est ici que dorment les mauvais garçons.
Je n’en ai pas eu en visite depuis si longtemps
que j’avais oublié à quoi ressemblait leur chambre.
– Dommage qu’il n’y ai pas de fenêtre,
l’odeur est persistante…
– Avec une fenêtre, la cuisson serait plus longue,
et le gibier pourrait s’enfuir.
Il te faudra penser à disperser toutes ces cendres dans le jardin,
c’est le meilleur engrais pour les plantes.’
Elles retournèrent toutes deux dans la salle principale.
Devka s’étonnait d’assimiler les propos de sa Baba
sans jamais rien y trouver à redire,
sans jamais s’en surprendre.
‘Assieds-toi près du foyer,
tu as mérité un peu de repos
avant que ton travail ne commence vraiment.’
Elle prit place dans la chaise près du feu
dont à peine une flammèche léchait les braises.
La vieille s’approcha d’elle et posa un baiser sur son front.
Au contact des lèvres sèches et ridées,
Devka fut assaillie de visions,
les vies des femmes l’ayant précédée
s’agglomérant dans une galerie d’images,
comment chacune prit la place de la précédente,
comment chacune devint Baba.
A chaque succession,
l’Isba se renouvelait en s’accaparant la jeunesse de sa nouvelle propriétaire,
tandis que cette dernière prenait l’apparence d’une vieille femme.
Chaque version de la maison renvoyait à la personnalité
de celle qui prenait place dans la chaise,
et se mettait à vieillir, à décrépir,
à la place de sa propriétaire.
Chacune d’entre elle rallongeait sa vie
à l’aide d’une décoction de roses bleues,
à la recette farouchement gardée.
Mais personne n’est immortel
et à l’approche de la disparition de chaque Yaga
l’Isba ressemblait de plus en plus à un cercueil.
Lors la suivante était appelée.
Lorsque la Baba cessa son baiser,
Devka vit un sourire de contentement orner son visage,
tandis qu’elle reculait dans les ombres.
Alors la dernière flammèche du foyer s’éteint
et dans un soubresaut de la maison,
les braises roulèrent hors de la cheminée
embrasant la bicoque desséchée sur leur passage.
Pendant un instant qui lui parut une éternité,
Devka observa les flammes réduire en cendres tout ce qu’elles croisaient,
jusqu’à l’une de ses jambes, mais elle ne ressenti aucune douleur.
Lorsque même la silhouette de sa Baba avait fini de nourrir le feu
les flammes s’éteignirent aussi vite qu’elles étaient venues.
Alors elle ferma les yeux,
et s’endormit.
Sa Baba lui vint en songe une toute dernière fois
‘Je sais que tu raviveras le foyer par-delà mes cendres,
et que tu apporteras une nouvelle ère avec toi.
Lorsque tu seras prête à être la nouvelle Yaga,
rouvre les yeux, et surtout…
N’oublie pas de respirer…’

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