Game of Snows – XI

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Alors il lui avait expliqué tout le reste. Que le destin du Roi-Démon était d’aligner le Destin humain sur la ligne des prophéties, elles-mêmes toutes instaurées dans des temps immémoriaux par les Démons qui avaient marché sur le Royaume. Leur seul but était de conserver l’Ekylibryum, un équilibre universel sans lequel le monde des Humains et le monde des Démons s’entrechoqueraient et se détruiraient l’un l’autre.

Lorsqu’elle lui avait demandé pourquoi il n’y avait pas d’Anges, contrairement aux croyances générales, Gunther avait répliqué que les Démons n’étaient ni bons, ni mauvais, de leur point de vue, mais qu’ils étaient bons et mauvais à la fois du point de vue humain.

Que le nom même Démon venait juste de l’inversion des syllabes du mot Monde, pour indiquer que le plan démoniaque était le miroir du plan humain. Et qu’il n’y avait rien d’autre.

Que, parfois, des Démons faisaient des erreurs dans le plan humain, et qu’ils y étaient détruits, par les Humains, ou par d’autres Démons, afin de maintenir l’équilibre. Et que c’était pour éviter une chute démonographique que les Roussis avaient étaient créés. Ils étaient tous censés mourir jeunes, après avoir vécu beaucoup de choses leur permettant de se détacher du reste de l’humanité, et ce afin de grossir les rangs Démoniaques.

Il avait été déterminé que des anciens Humains faisaient de bien meilleurs Démons œuvrant pour l’Ekylibryum.

Et bientôt ce serait son tour à elle. Ses chances de mourir étaient multipliées par son statut de mercenaire. Et elle ferait une excellente Dux Bellorum, le titre en langue démonique pour dire chef de guerre.

Les Démons avaient besoin d’un nouveau chef de guerre, leurs incursions humaines étant souvent trop subtiles, trop axées manipulation, pas assez action, et ayant parfois engendré plus de problèmes par leur complexité que de solutions.

L’exemple le plus flagrant qu’il lui avait donné était celui de Littletopheur.

Fergryd ne fut qu’à peine surprise d’apprendre que c’était un Démon œuvrant dans le plan humain. Mais il avait failli faire échouer le retour des Gonzaryens sur le Trône de Pierres, préférant la luxure à sa mission d’origine. Et c’était justement parce qu’elle était à l’opposé de la lenteur d’action de Littletopheur que Gunther l’avait choisie pour être son pendant guerrier. Et aussi parce qu’elle avait raccourci d’une bonne tête l’humain qui avait détourné Littletopheur du droit chemin sans aucune hésitation (Plus exactement, Gunther avait dit ‘Sans aucune réflexion’, mais Fergryd préférait se souvenir de sa propre version des choses. C’était mieux pour son ego).

C’est là qu’elle réalisa. Tout avait été décidé à l’avance, tout avait été porté par les incursions démoniaques. Même ses propres choix avaient été anticipés. Si elle avait rejoint Daenexa lorsqu’elle en avait eu la possibilité, elle aurait très certainement croisé Littletopheur et son jouet sexuel plus tôt, et elle aurait très certainement agit de la même manière avec lui.

Micheline Terrine faisait partie de la garde rapprochée de Serre-Selles, elle était sa maître-ès-poisons. Fergryd l’aurait donc probablement retrouvée une fois au Trône de Pierres, et les choses se seraient passées de la même manière aussi.

Si elle était restée dans les contrées froides, et qu’elle avait laissé John et Saib partir, elle aurait très certainement aussi retrouvé l’Armée Quamovi, mais cela aurait été bien plus complexe.

Mais par ses choix, la simple odeur de Saib avait rameuté la totalité de l’Armée jusqu’à elle, sans qu’elle ait à lever le petit doigt.

Et maintenant que Micheline, Papinours et Saib était de retour, personne ne découvrirait jamais qu’elle était une Roussie, à cause de l’odeur de mort que les Quamovi traînent avec eux, couvrant totalement la sienne, et John lui ficherait la paix.

Toutes les pièces du puzzle s’étaient parfaitement imbriquées les unes dans les autres.

Et elle avait la réponse à ses questions sur la prophétie des Sauvageons. L’Armée Quamovi était bien venue du blanc, la neige recouvrant les Terres du Sud, bien venue des terres abandonnées, celles des sauvageons. Et c’est elle-même qui la mènerait à la rencontre de Daenexa si l’Ekylibryum n’avait pas lieu dans sa descendance.

Tout était clair, tout était logique. Mais il restait une inconnue.

Il lui fallait mourir. Et elle n’en avait pas une seule seconde envie.

Fergryd quitte le campement et l’Armée Quamovi en douce. Personne ne doit la suivre, ni savoir où elle va. Il lui faut réfléchir, pour choisir. Seule.

Elle marche plusieurs lieues, dans la neige qu’elle aime tant, et laisse ses pas la porter jusque-là où elle doit aller.

Si tout est vraiment décidé à l’avance, alors elle ira forcément où il faut.

Puis elle arrive dans une forêt. Elle ferme alors les yeux et se laisse porter, toujours, par ses pas. Etonnamment, son chemin aveugle ne lui fait rencontrer aucun arbre, aucune souche, aucune branche, aucun buisson, aucun piège, rien que la neige crissant sous ses pieds. Elle se laisse bercer par le chant des oiseaux, les cris des petits lapins sauvages.

Soudain, les sons se taisent, tous. Elle sait qu’elle est arrivée.

Elle ouvre les yeux et découvre devant elle l’immense entrée d’une grotte.

Lorsqu’elle entre dedans, elle laisse un temps certain à ses yeux pour s’habituer à l’absence de luminosité. Devant elle semble s’étendre un couloir infini, s’enfonçant dans les noirceurs de la terre. Mais au loin, très au loin, droit devant elle, elle perçoit une légère pointe de lumière.

Elle s’y dirige alors, sûre de ses pas. Au pire elle sait que s’il lui advenait de mourir ici, elle intègrerait l’armée des Démons et reviendrait ensuite.

Lorsqu’elle arrive à portée de la source de lumière, elle découvre, ébahie, une colonne lumineuse venant du plafond, un trou dans la cavité, assez grand pour accueillir un homme, et laissant la lumière du jour baigner la grotte. Et éclairer ses murs.

Des pans de glace, gigantesques, plus grands qu’aucun homme, servent de murs. Lisses comme la surface d’un lac gelé, ces blocs sont aussi totalement transparents, comme si de l’eau pure avait été solidifiée.

Prisonniers dans la glace, Fergryd peut découvrir des dizaines, peut-être des centaines d’animaux. Des mammifères, des oiseaux, des poissons, certains qu’elle a déjà pu voir, ou manger, tous prisonniers de la glace comme surpris dans un étrange ballet regroupant toute la faune.

Et, parmi tous ces animaux, Fergryd voit alors deux humanoïdes, un homme et une femme, aux cheveux noirs, à la peau rouge, et des cornes dorées ornant leurs crânes, prisonniers, eux aussi, de la glace.

Depuis toujours, depuis la nuit des temps, peut-être.

Et alors, elle sait. Gunther ne lui a jamais dit qu’elle devait mourir maintenant. Sa place l’attend au… ‘chaud’. Mais elle a d’abord une prophétie à suivre, et une mission à finir.

‘Sa mère, j’espère qu’elle est douée la Gonzaryen, j’pas envie d’devoir aller là-bas et d’crever d’chaud… Bismillah j’bute tout l’monde sur mon passage si j’dois y’aller. Tant pis pour l’Ekylimachin. Z’ont qu’à s’demmerder un peu tous ces cons. Bordel.’