La Pierre de Mâal – Chapitre Premier – Acte IV

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Bien plus confiant depuis qu’il avait réussi à semer Viktor, Roshynn suivait sereinement le but qu’il s’était fixé. Comme ce nain pouvait le sous-estimer en pensant qu’il arriverait à le suivre sans se faire remarquer. Bien entendu sa fierté avait aussi un inconvénient : s’il se retrouvait dans une mauvaise passe, il devrait s’en sortir tout seul.
Il était retourné au palais de Carien et avait attendu patiemment la relève des gardes pour tenter une entrée. Et la réussir du premier coup. Mais c’est une fois dans le dédale de marbre que les choses devenaient complexes, il n’avait plus droit à aucune erreur.

D’extérieur le palais de Carien était immense et accueillant. Mais une fois dedans, sans les laisser-passer nécessaire, il devenait encore plus grand et bien moins accueillant. Rares sont ceux qui avaient réussi à y pénétrer officieusement, et encore plus rares ceux qui en étaient sortis. Roshynn s’y comptait déjà deux fois, et espérait bien en ajouter une nouvelle.
Il tentait tant bien que mal de reprendre le même chemin qu’à la matinée, celui qui le mènerait tout droit au Livre des Révélations, mais depuis l’intrusion précédente, les gardes, bredouilles, avaient redoublé leurs effectifs dans le palais.

Et ça, Roshynn ne l’avait pas prévu.

Chaque détour était à présent un piège potentiel. Autant les clinquements des armures sur le sol marbré le prévenaient de chaque passage, autant les gardes postés le restaient en silence, et il lui fallait alors se fondre dans les rares ombres du palais.
Lentement parvenu dans le couloir où se trouvait le bureau qu’il avait visité le matin même, il y découvrit que la moitié seulement des bougeoirs avaient été allumée, et que deux gardes lourdement armés étaient postés de chaque coté de la porte dudit bureau. Aucun des bougeoirs n’était recouvert du globe de verre qui les ornait le matin, et les deux hommes se terraient dans un silence inhumain. Tout avait été mis en place pour empêcher une quelconque intrusion.

A eux deux les gardes pouvaient repousser l’intrusion de une, deux, ou même trois personnes. La petitesse du couloir ajoutée à cela, un plus grand groupe aurait mis un temps fou à parvenir jusqu’à la porte de bois verni, et ce temps-là aurait été suffisant pour alerter les gardes ambulants.
Seul un effet de surprise aurait pu, à ce moment, être fatal aux deux gardes postés, mais les bougies, sans leurs globes, vacillaient au moindre mouvement. Les jeux de lumière auraient aussitôt prévenu les deux hommes d’une présence proche.

Seul, et sans arme, Roshynn ne pouvait à présent plus que rebrousser chemin. C’est là qu’il le remarqua dans un renfoncement du mur.

*

Viktor était à présent devant le palais, à faire les cent pas en espérant entrapercevoir le petit voleur. Mais certainement était-il déjà à l’intérieur.
‘Je n’sais pas c’que fait ce p’tit abruti, mais j’suis sûr que ça va nous apporter les pires ennuis du monde.’

A ses cotés une femme à peine plus grande que lui, mais bien plus élancée, lui prêtait une oreille distraite.
‘Hum… Peut-être.
– Tu n’fais pas attention à c’que j’dis Grimyn, mais si jamais y’s’plante, ça va nous r’tomber d’ssus, tu peux en êt’sûre.
– Tu l’as déjà vu se ‘planter’ ?
– Non, mais…
– Non mais rien, fais lui un peu confiance aussi. Et si jamais il se plante, on sera aux premières loges pour lui filer un coup de main.
– Ouais… s’il sort vivant…

Le silence qui suivit refroidit l’atmosphère entre les deux comparses.

*

La brusque apparition d’une énorme masse nuageuse fit fortement diminuer la température sous la Serre. Le ciel anthracite semblait tout aussi menaçant qu’une nuée de grillons atteints du Fléau. Yggturah s’inquiétait de n’avoir toujours pas vu réapparaître ses deux hommes.
De sa porte, il pouvait observer une pluie massive tomber à l’horizon, et elle se rapprochait dangereusement. Viktor et Roshynn, tout comme lui, savaient très bien ce qu’impliquait un tel changement climatique. Les Fondations pouvaient retenir beaucoup de choses à l’extérieur, mais pas chaque goutte d’une averse.

Et la pluie, comme l’eau en général, peut transporter le Fléau.

Il n’avait même pas la possibilité d’aller à la recherche de ses hommes, il était trop risqué de sortir, même bien protégé, par ce temps. Au loin, dans le cœur de Cariena, les cloches du temple sonnaient sans interruption. L’Alerte était donnée, suffisamment tôt pour permettre à tous de s’enfermer chez eux le temps que l’averse passe.
Yggturah se laissait quelques minutes d’attente, d’espoir, avant que, malgré l’inquiétude due à l’absence constante de Viktor et Roshynn, l’odeur si particulière des pluies d’été et l’humidité importante de l’air ambiant le fassent rentrer et fermer la porte à double tour derrière lui.

*

Lys l’attendait à l’intérieur, mais le regard vide de son amant lui ôta toute envie de l’ennuyer d’avantage.

‘Ils reviendront sains et saufs ‘ lui adressa-t-elle seulement.