
Dans la salle de réunion, Lys venait de s’asseoir à sa place attitrée. Yggturah, quant à lui, restait debout.
‘Vous n’allez tout de même pas attendre que je vous donne le droit de vous asseoir à chaque fois ? Je ne suis pas votre supérieure hiérarchique.
– C’est tout comme, Ma Dame.’
Lys leva les yeux au ciel.
‘Tu m’ennuies à réagir comme cela, Ian. Je n’aime pas devoir te donner des ordres même lorsque nous sommes en privé. D’ailleurs cela me dérange aussi en présence de tes hommes.
– Ils ne doivent pas savoir ce qui nous lie, cela pourrait compromettre l’opération, et leur respect à ton encontre.
– Foutaises ! Tes hommes se fichent royalement de tes relations. Ce n’est pas difficile, au milieu d’eux, on ne devine pas une seconde que tu es à la tête du groupe. Tu as l’air d’un vulgaire clampin comme les autres.’
Yggturah prit une profonde inspiration.
‘Si c’est pour cela que vous m’avez fait venir, je vais à présent me retirer, Dame Lys.’
Le soldat allait sortir de la pièce quand Lys ajouta.
‘Et cela aussi m’ennuie. Quand est-ce que tout va finir, que tu puisses de nouveau m’appeler par mon véritable nom ?
– Ce n’est pas aussi facile, Sara. Nous ne devons pas éveiller les soupçons, ni faire douter mes hommes. Je te rejoindrai ce soir, à l’endroit habituel. Pour le moment tu t’appelles Dame Lys, et je te dis vous.’
Puis, alors qu’il quittait la pièce, la femme soupira.
*
Une fois dans le corridor, Yggturah ne trouva aucune trace de ses deux acolytes. La pièce où il les avait laissés, tout comme leurs chambres, étaient vides.
Dehors, l’air brûlant de l’été réchauffa instantanément sa peau.
‘Maudite serre, chaque année est plus insupportable que la précédente. Nous sommes peut-être protégés du fléau, mais pas d’une cuisson à feu vif.’
Il souriait tout seul. C’est la phrase que son père répétait chaque été. A l’époque il ne la comprenait pas mais, l’âge aidant, il devait avouer qu’il avait raison.
Et c’est pour la mémoire de son père qu’il s’était engagé dans la même croisade que lui.
Mais là où son père avait sombré dans la folie, lui comptait réussir.
Parvenir à monter son armée, la sortir de Cariena, survivre au fléau, trouver la Pierre, et la détruire une fois pour toutes. Libérer son monde de l’ego et de la tyrannie de Carien, prouver que les rumeurs sont vraies, que leur ‘sauveur’ est un imposteur, et prouver aussi que sa mère avait raison lorsqu’elle lui martelait qu’il serait ‘celui par qui tout changerait’.
L’armée était complète. Enfin, en guise d’armée il avait un groupe plutôt soudé, et assez têtu.
En première ligne, Viktor, son bras droit, un nain qu’il avait rencontré dans une taverne. Ce dernier avait bu plus que de rigueur ce soir-là et, bien que seul, il avait mis en déroute une dizaine de soldats imbibés eux aussi qui cherchaient des noises à ce ‘Skäl’.
Un skäl, une erreur de la nature, une divergence du fléau. C’est ainsi que Cariena catalogue ceux qui ne sont pas à l’image des autres. Tout ce qui est différent est expliqué par le fléau, et la peur de sa propagation rend les gens agressifs.
Peut-être ont-ils raison, peut-être est-ce Yggturah qui est en tort en pensant que Viktor n’est pas si différent de lui, et qu’il n’en craint rien. Mais son père lui a toujours dit d’écouter son cœur plutôt que sa tête. Et Viktor a tellement d’autres capacité que juste pouvoir affronter plusieurs soldats à la fois.
Après Viktor vient Roshynn. Pour Yggturah, il est le petit frère qu’il n’a jamais eu. Et il a aussi des qualités physiques indéniables. Abandonné dans la rue à son propre sort après la mort de ses parents, il a développé vitesse, agilité, observation et discrétion pour parvenir à se nourrir sans argent. Il est parvenu à passer au travers de tous les pièges que Cariena pose aux exclus, en connaît tous les recoins, et a trouvé refuge auprès de Dame Lys et Yggturah dans leur quête commune. Un chat sauvage tel que lui leur est souvent très utile pour les opérations délicates. Yggturah se serait mal vu lui préférer Viktor pour partir à la recherche du Livre des Révélations.
Et pour fermer la marche des têtes pensantes, Yggturah peut toujours se reposer sur Dame Lys, Sara. Il l’a présentée à ses soldats comme celle qui les a engagés pour une quête bien difficile, celle de la destruction du Fléau pour venger sa famille décimée. Mais Sara est bien plus que ça. Elle est sa compagne et la seule femme du groupe, donc la plus apte à calmer les ardeurs guerrières des hommes. Elle est aussi la plus aisée financièrement, et pleine de contacts et de ressources.
Indispensable à leur réussite donc.
Le reste de son armée est composé de guerriers et de soldats, tels que lui, convertis en mercenaires par leur déception envers le pouvoir actuel.
Et tous ont une affaire personnelle à régler avec le fléau.
Mais pour le moment, Yggturah était seul devant la maison servant de base d’opérations à son armée.

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